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Quels sont les apports du 19ème siècle (1815-1914) à la civilisation européenne ?

Quels sont les apports du 19ème siècle (1815-1914) à la civilisation européenne ?

« Les civilisations (…) sont dynamiques ; elles naissent et meurent ; elles fusionnent et se divisent »[1], elles structurent l’Histoire[2] et représentent, selon Huntington, le prisme pertinent d’expression des relations internationales, lesquelles sont majoritairement conflictuelles en raison de leur prétention hégémonique. Huntington, par ces termes insiste sur la friabilité des civilisations, des entités susceptibles de se recomposer à partir d’une compréhension commune du civilisé[3]. Dans le contexte de la poly-crise[4] traversée par l’Union : schisme avec le Royaume-Uni, tensions exacerbées avec certains États (Hongrie, Pologne), repli identitaire illustré par la montée des mouvements éponymes (Front National, Aube Dorée, NPV) s’intéresser aux apports du siècle berceau de la subversion du concept de civilisation, le 19ème (soit du congrès de Vienne en 1815 à 1914 date du début de la seconde guerre mondiale), n’apparait pas dénué de sens.

Le terme civilisation, est en raison de son évolution sémantique et conceptuelle un terme proditeur. Invention européenne (française)[5] il signifie d’abord « civilisé », développé, évolué, et s’oppose à ce qui est barbare ou primitif, en y étant supérieur, notamment moralement[6]. Pareille conception est paradoxalement[7] remise en question au 19ème, où la notion tend à s’accoupler avec celle de culture et s’exprime alors au pluriel : civilisations, au sens qu’il existe « plusieurs civilisations chacune étant civilisée à sa façon »[8]. Cette subversion de la genèse conceptuelle impliqua une marginalisation de la première acception au profit d’un consensus sur la seconde[9]. La science historique s’accorde à entendre la notion de civilisation comme : « une concaténation bien déterminée de vision du monde, de structures et de cultures (…) formant une sorte de tout historique »[10]. Soit, une entité culturelle large, englobante basée sur divers éléments homogènes tels que : la manière de vivre, la culture, la langue, le sang, la religion ; susceptibles de délimiter une spécificité à laquelle « des générations successives ont (…) donné une importance cruciale »[11].

Le terme apport lui s’entend comme « contribution, participation (…) à une action »[12] tandis qu’Europe dans le cadre de cette étude doit s’entendre comme l’ensemble des peuples partageant potentiellement des us communs sur le continent européen (soit de « l’Atlantique à l’Oural »[13] considérant la participation Russe au concert européen[14]).

En d’autres termes, comment le 19ème siècle a participé à la création d’un substrat culturel, politique, identitaire, susceptible de préserver, renforcer, ou même fonder une spécificité culturelle commune en Europe ?

Le 19ème siècle est marqué par un mouvement protéiforme : Le romantisme (I) dont les conséquences politiques, idéologiques et institutionnelles lors de la révolution industrielle sont multiples (II).

 

Le 19ème ou la contribution à une identité culturelle commune via un mouvement intellectuel pan-européen : le Romantisme.

 

« La spécificité de la culture européenne est avant tout dans la continuité et l’intensité de ses dialogues »[15], le Romantisme, mouvement de globalisation culturelle du 19ème siècle[16], nouvel humanisme à la forme et vocation pan-européenne, s’inscrit et participe de cette particularité des dialogues intellectuels capables d’englober, de bouleverser la culture de tout un continent.

L’un des apports majeurs du Romantisme (mouvement artistique, intellectuel, centré sur l’individu ayant la particularité de renouveler les formes de pensées, les modes d’expression tout en prônant un lyrisme exacerbé et en rejetant classicisme comme nationalisme[17]) dont les ramifications vont affecter l’ensemble des pans des sociétés européennes et perturber le classicisme des schèmes politiques et institutionnel (cf. II), est notamment de produire un substrat commun s’intégrant dans les identités intellectuelles européennes via des éléments considérés comme source de civilisation entendu dans son acception singulière.

Le renouveau romantique touche l’ensemble des beaux-arts.

La peinture voit ses codes esthétiques bousculés avec un artiste tel que Géricault et son Radeau de la Méduse focalisé sur les sentiments éprouvés par les pauvres hères en déshérence.

Les arts scéniques tels l’opéra, à la fois biais d’expression du patriotisme avec Wagner ou critique du lyrisme nationaliste chez Bizet et également élément spécifique de la culture européenne qui s’exporte dans et hors les frontières européennes[18] ; ou le théâtre (abandon du triptyque normatif des trois unités : temps, espace, action[19]), se retrouvent bouleversés.

Le legs littéraire du 19ème constitue pour sa part un héritage majeur retranscrivant à merveille le chamboulement culturel romantique.

D’abord un nouveau genre littéraire « spécifiquement européen »[20] tirant son nom du mouvement éponyme : le roman, se développe. Contrairement à la chanson de geste, ou aux contes philosophiques, le roman a tendance à se centrer sur la psychologie de l’individu qui devient l’objet de l’œuvre. Le sujet n’étant plus cantonné à un rôle subalterne de média vis-à-vis des théories philosophiques rationnalisées[21].

Ensuite, la littérature retranscrit parfaitement les dynamiques à l’œuvre dans le siècle et le mouvement romantique en cristallisant les aspirations du 19ème. Aspiration au nationalisme (la littérature devenant le chantre du développement d’une langue nationale), à l’individualisme, autant qu’à une forme d’universalisme sentimental ou moral, un thème constamment interrogé par les romantiques[22].

Le personnage de Marius dans « Les Misérables » exprime parfaitement pareille tension. Au siècle de la révolution industrielle, du capitalisme primitif, Marius aspire à une forme d’épanouissement individuel : vivre sa passion pour Cosette, réussir dans une profession libérale ; tout en défendant une idée fantasmée de la France et en espérant l’avènement d’une révolution prolétarienne. Passions pour lesquelles ce petit fils de bourgeois n’hésite pas à mettre sa vie en péril.

 

La création d’un schème politique, institutionnel élaboré par la cristallisation de la lutte des classes et l’avènement des États-Nations.

 

Le Romantisme transcende la culture stricto-sensu et par sa confrontation aux évolutions technologiques, à leurs conséquences économiques va façonner les rapports politiques et institutionnels au sein, aussi bien qu’entre les sociétés européennes.

Hérault du sentiment d’appartenance national, le romantisme va contribuer à l’éclosion des revendications à l’auto-détermination, au sacre de l’État-Nation comme modèle institutionnel hégémonique et parachèvera l’extinction des empires.

Le congrès de Vienne (1815) conséquence de la défaite napoléonienne, dominé par les grandes puissances établit un « concert européen » basé sur le modèle westphalien (légitimité des princes / équilibre des pouvoirs entre eux) tout en remodelant la cartographie européenne « sans tenir compte des aspirations des nationalités telles qu’elles avaient pu se manifester au cours de la période impériale »[23]. Le concert européen sera mis à mal, nonobstant sa survie relative, dès la première partie du siècle par les diverses révolutions nationales, dont celles de 1848. Véritables révolutions indépendantistes, marquées du sceau d’un romantisme d’existence national-libéral théorisé par Romain Girault[24], lesdites révolutions espéraient sincèrement aboutir à une fraternisation des nations libérées des jougs tyranniques[25], comme en témoigne les appels de Lamartine et d’Hugo en 49.

Seulement, cette utopie s’échaude avec l’échec des révolutions de 48 et la teinte socialo-marxiste de la Commune en 1871 et de la révolution bolchévique consécutive en 1917.

En effet, les penseurs socialistes, pourtant partiellement influencés par le romantisme[26] s’éloignent du modèle nationaliste estimant que l’État, sa naturelle émanation[27], constitue successivement une forme d’impérialisme (Proudhon) ou encore un idéal bourgeois fondé sur l’individualisme et le capitalisme dont l’objectif premier est d’assurer l’exploitation de la classe prolétaire (Marx)[28].

Peut-être est-ce là l’apport majeur du 19ème siècle à la civilisation européenne : la création d’un spectre politique droite/gauche et une vision de l’Histoire fondée sur la lutte des classes. La double révolution industrielle au 19ème, sa cohorte d’innovations technologiques et le modèle économique capitaliste, conforté par les théories libre-échangistes de Smith et Ricardo (avantages comparatifs) conduit à une augmentation exponentielle des échanges transnationaux. Keynes notera qu’à la fin du 19ème « l’internationalisation de la vie économique était à peu près complète »[29], d’ailleurs l’Europe ne retrouvera le niveau d’échanges économiques atteint en 1913 qu’en 1970-80[30]. L’une des conséquences du modèle capitaliste inégalitaire[31] du 19ème [32], réside dans une refonte de la polarisation pré-révolution, en une bipolarisation économique et sociale théorisée par Marx entre deux classes sociales concurrentes : Bourgeoisie/Prolétariat conduisant à une opposition de valeurs antithétiques[33] ainsi qu’aux diverses révoltes ouvrières d’inspiration socialiste entre 1871 et 1917[34].

Nier l’apport considérable, presque fondamental du 19ème siècle à la création, au renouveau, d’un substrat commun européen serait apocryphe, preuve en est de la division politique droite/gauche encore pertinente dans l’Europe moderne ; néanmoins l’héritage de l’essence des dynamiques culturelles, politiques et religieuses à l’œuvre au cours du siècle Romantique apparait comme plus susceptible de fracturer que de renforcer le ciment civilisationnel européen.

Le 19ème implique la remise en cause du fait religieux en Europe par les mouvements anarchistes, socialistes, républicains. Le 19ème représente l’apogée de la lutte des classes, l’opposition frontale de deux forces antagonistes inconciliables : le socialisme révolutionnaire collectiviste et l’individualisme libéral soutenu par l’économie de marché.

Le 19ème siècle, c’est la création des États-Nations par un nationalisme protéiforme corruptible susceptible de transformer les institutions politiques en thuriféraires d’un sentiment et d’une identité nationale exacerbés capables de phagocyter l’idée d’appartenance à un ensemble plus englobant au profit du seul schème local. Concession au point Godwin l’évolution allemande post première guerre mondiale portée par un nationalisme « expansionniste » dérivé des nationalismes du 19ème et imprégné de Romantisme, illustre pareille conception.

Autrement dit, le legs culturel du 19ème siècle porte en lui le germe de la dissension et de potentiels schismes civilisationnels, en témoigne la mise à l’écart de l’URSS après 1917.

 

[1] Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, Paris, 1997, p.49 [2] ibidem, p. 43 [3] ibidem, p. 493 [4] Jean-Claude Juncker, « L’Heure n’est pas à la division », Discours, Collège d’Europe, Brugge 8 Novembre 2016, p.2 [5] Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Flammarion, Paris, 1993, p.34. [6] Ibidem [7] Huntington, Op cit., p.44  [8] Huntington, loc cit. [9] c’est majoritairement de cette dernière dont traitera le présent texte [10] Wallerstein in Huntington, Op cit.,p. 45 [11] Thomas S. Khun, The structure of Scientific Revolution, University of Chicago Press, Chicago, p. 17-18 [12] Larousse, Dictionnaire en Ligne. http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/apport/4728#IoqxXclX4qVOz5Uw.99 [13] De Gaulle, « Discours à l’Université de Strasbourg », Strasbourg, 22 Novembre 1959. [14] François Roth, L’invention de l’Europe, Armand Colin, Paris, 2005, p. 6 [15] Edgard Morin, Penser l’Europe, Gallimard, Paris, 1987, p. 148 [16] Olivier Bara, « Vedette de la scène en tournée : première mondialisation culturelle au XIXe siècle ? » in Romantisme, janvier 2014, n° 163, pp. 41-52 [17] Centre de ressources textuelles et lexicales, http://www.cnrtl.fr/definition/romantisme  [18] Olivier bara, Op cit[19] Hernani de Victor Hugo en est une illustration éloquante [20] R. frank, « Civilisation et identités en Europe : un processus Historique », Cours au Collège d’Europe, notes personnelles. [21] Jean Lacoste, « les généalogies de la morale » in Romantisme, avril 2008 (n° 142), p. 4 [22] idem[23] Pierre Gerbet, La construction de l’Europe, Imprimerie Nationale, Paris, 1999 p. 19 [24] Soit le fait de vouloir exister en tant qu’Etat. [25] Pierre Gerbet, Op cit., p. 22 [26] R. Frank, Op cit., [27] Edgard Morin, Op cit., p. 62 [28] Pierre gerbet, loc cit [29] John Maynard Keynes in Pierre Gerbet, Op cit., p. 21 [30] Huntington, Op cit., p. 61 [31] Christian Morisson, Wayne Sneyder, « les Inégalités de revenu en France au début du XVIIIè à 1985 », in Economie, n°1, vol. 51 pp. 136-149 [32] Basé sur l’industrialisation, un fort besoin de main d’œuvre en début de siècle puis se financiarisant [33] Friedrich Von Hayek, La Route de la servitude, Quadridge, Paris, 2016, p.13-37 [34] Fernand braudel, Op cit., p. 517

 

Indications Bibliographiques

  • Friedrich Von Hayek, La Route de la servitude, Quadridge, Paris, 6ème 4ème tirage, 2016, pp. 1-260
  • Edgard Morin, Penser l’Europe, Gallimard, Paris, 1987, pp. 1-266
  • Thomas S. Khun, The structure of Scientific Revolution, University of Chicago Press, Chicago, 1993.
  • Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Jean-Luc Fidel, Geneviève, Patrice Jorland et Jean-Jacques Pédussaud (trad.), Odile Jacob, Paris, 1997, pp. 1-547
  • Pierre Gerbet, La construction de l’Europe, Imprimerie Nationale, Paris, 3ème, 1999 pp. 1-617
  • François Roth, L’invention de l’Europe, Armand Colin, Paris, 2005, pp. 1-209
  • Desmond Dinan, Originins and Evolution of the European, Union, Oxford University Press, Oxford, 2nd édition, 2014, pp. 1-422
  • Christian Morisson, Wayne Sneyder, « les Inégalités de revenu en France au début du XVIIIè à 1985 », in Economie, n°1, vol. 51 pp. 119-154
  • Annie Bruter, « FEBVRE (Lucien). – L’Europe. Genèse d’une civilisation », Histoire de l’éducation [En ligne], 89 | 2001, mis en ligne le 14 janvier 2009, consulté le 06 novembre 2017.
  • Jean Lacoste, « les généalogies de la morale » in Romantisme, avril 2008 (n° 142), p. 3-8
  • Olivier Bara, « Vedette de la scène en tournée : première mondialisation culturelle au XIXe siècle ? » in Romantisme, janvier 2014, n° 163, pp. 41-52
  • Lapparent, Olivier. « La crise de la civilisation selon Raymond Aron à travers l’exemple européen »,Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, vol. 45, no. 1, 2017, pp. 177-183.
  • Jacques Delors, « Question concerning European Security », discours, Institut International d’études stratégiques, Bruxelles, 10 Septembre 1993
  • Jean-Claude Juncker, « L’Heure n’est pas à la division : Discours du Président Jean-Claude Juncker à l’occasion de l’ouverture solennelle de l’année académique 2016-2017 du Collège d’Europe à Bruges », Discours, Collège d’Europe, Brugge 8 Novembre 2016,
  • Larousse, Dictionnaire en ligne.

 

 Pôle Europe de DEMOCRATIE VIVANTE 

Hugo Gillet et Valentin Ratel

 

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